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Libération, novembre 2004

Ces turcs déja européens

A quelques semaines de la décision des 25 d'ouvrir ou non les négociations d'adhésion à la Turquie, jeunes entrepreneurs et étudiants turcs n'imaginent pas autre chose qu'un verdict positif. Et attendent beaucoup de la perspective européenne.

 

Murat est fier de sa trouvaille. L'autocollant, qu'il tient à bout de bras, ressemble à l'évidence au drapeau européen. Mais à y regarder de plus près, c'est bien un croissant oriental qui vient se marier, de façon harmonieuse, aux douze étoiles des vingt-cinq. En légende et en anglais : "Ouvrez votre coeur". Du 14é étage de la tour istanbouliote qui abrite son association de jeunes entrepreneurs turcs, Murat Sarayli mène campagne. En décembre prochain, l'union européenne doit se prononcer sur une date d'ouverture des négociations d'adhésion pour son pays. Et à l'image de ses 70 millions de compatriotes, l'homme d'affaire retient son souffle. Il sait que ses autocollants appliqués sur les cartons expediés en Europe et sur les cargos turcs en partance pour le vieux continent ne suffiront peut-être pas. Mais comme tous, il ne croit pas à une décision négative. L'enjeu, économiquement, est trop important. Et pour des raisons souvent très différentes, chefs d'entreprise ou étudiants attendent avec impatience la sentence des 25.Zeynep Meriç, 27 ans, jeune femme au look occidental exagéré, espère elle aussi que la décision sera positive. Cette dirigeante d'une entreprise de "bonne gouvernance" dispense ses conseils aux PME turques dans la perspective d'une adhésion à l'UE. "On sent que les choses ont changé depuis quelques années. Les gens se préparent, ils se mettent aux normes européennes et n'attendent qu'une date: celle du début des négociations. Ils savent qu'elles peuvent durer dix ou quinze ans, mais l'important, c'est qu'ils connaissent la direction prise par leur pays."  Ferda Kertmelioglu, de sept ans son ainé, a monté il y a peu cinq ans sa boite de software. Avec ses 29 salariés, il conçoit les programmes informatiques qui habillent les téléphones mobiles. Engagé dans un programme de recherche européen (FP16), il ne comprendrait pas un éventuel refus des vingt-cinq. "Je travaille déjà avec eux. Nous sommes tous ensemble sur le même projet. Ce serait inimaginable pour nous. Nos conccurents, ce sont les Etats-unis, pas les européens". Car même facsinée par le modèle américain du "self made man", pays où plusieurs milliers d'entre eux ont passe quelques années, la nouvelle génération d'entrepreneurs turcs, parfaitement anglophone, n'imagine pas son avenir en dehors du vieux continent. "C'est clair qu'ils travaillent déjà comme des européens, constate Jean-Sébastien Petit, un Français responsable d'une boite de transfert télévisuel travaillant avec la Turquie. Avec le boom des nouvelles technologies, toute une nouvelle classe de jeunes dirigeants a émergé, hyper dynamique, et très agressive commercialement. Si on leur dit non, ça sera une très grosse déception. Meme s'ils continueront à faire du commerce avec nous". Depuis 1995, en effet, la Turquie est liée à l'Europe par un accord d'union dounière, et ne connait donc quasiment plus de restrictions à l'exportation. Plus de la moitié de son commerce se fait avec le vieux continent. "Economiquement, la Turquie est déjà complétement européenne. Cet accord douanier l'a placée de fait dans l'union", insiste Jean-Antoine Giansily, responsable de la mission économique française à Istanbul, et grand défenseur  de l'intégration de la Turquie. Seul problème: les investisseurs étrangers ne se bousculent pas. D'un montant d'un milliard de dollars, il représente moins d'1% du PIB turc. L'explication est simple: tant que Bruxelles n'a pas dit oui, les groupes étrangers reste prudents. Pas question d'investir dans un pays où la croissance joue au yoyo, où la stabilité politique laisse parfois à désirer, et où la monnaie sort tout juste d'une inflation galopante. Déjà libres d'exporter, c'est donc surtout sur l'argent étranger que lorgnent les acteurs économiques turcs. "En cas de "oui" en décembre, nous évaluons à 2,5 milliards de dollards par an les investissements potentiels, avance Yasemin Uluevren, de la Deik, l'équivalent du Medef Français. Avec les projets domestiques que cela pourrait entrainer, c'est un  mini boom économique que nous attendons". Beaucoup avouent d'ailleurs suspendre leur investissements à la décision des 25.  "On a besoin de stabilité juridique et économique, que seule l'Europe peut nous apporter. Alors pour l'instant, je gèle les embauches. On verra après décembre. Si c'est bon, je renforcerai ma société. Sinon, je devrai surement tout annuler", confie Kivans Isik, 34 ans, jeune PDG d'une entreprise d'informatique qui emploie une vingtaine de salariés.  Même position pour Murat Sarayli, dont  le plan de développement, notamment en Europe, de ses entreprises (450 salariés dans l'hôtellerie et les biotechnologies), est suspendu à l'ouverture des négociations. Ce boom économique pressenti, les jeunes diplomés aussi aimeraient en profiter. A l'image de Zafer, 26 ans, qui a fini ses études de finance depuis 1 an, et dont les recherches d'emploi restent infructueuses, dans une Turquie où le taux de chômage officieux, sous emploi compris, frôle les 17%. "Beaucoup de jeunes, et notamment d'étudiants, viennent se renseigner sur les possibilités de partir étudier ou travailler dans des pays européens, principalement en Allemagne, France, ou Angleterre", explique Seda Domaniç, directrice du centre d'information sur l'Europe basé à Istanbul, où se pressent chaque mois 1500 jeunes turcs avides d'informations. Ils sont aussi curieux de savoir comment cela va changer leur vie, si il y aura plus de travail, si les salaires vont augmenter". Les salaires, mais aussi les conditions de travail, et notamment la procédure de licenciement qui, dans les faits, reste expéditive. "Le patron peut venir te voir du jour au lendemain et te demander de partir. C'est tout, tu n'as rien  à dire", raconte Esra, qui a beaucoup travaillé pour payer ses études. "J'attends vraiment que l'harmonisation sociale se fasse, car les chefs d'entreprises turcs se comportent comme des sauvages". Pour Bleda, 24 ans, l'enjeu est directement professionnel. Etudiant en droit, il ambitionne de travailler au sein des institutions européennes, pour représenter son pays. "Depuis que je suis tout petit, on m'a dit que je serai européen un jour. J'ai été élevé dans cet espoir. Si en décembre, c'est non, ça ne sera pas la fin du monde...mais presque". Les jeunes filles voilées, de leur côté, espèrent que l'Europe leur permettra d'aller à l'université ou d'être fonctionnaire tout en portant le voile. Ce qui, dans la Turquie d'aujourd'hui, est impossible. Même si la récente loi française sur le sujet les a un peu refroidies.Tous rappellent enfin les promesses faites par l'Union, les efforts conscentis par leur pays ces dernières années, la mobilisation de tout un peuple sur le projet européen.  "C'est aussi une question de fierté nationale. Chaque jour dans les médias, il y a quelques chose sur l'Europe. Les turcs ne comprendraient pas qu'on leur ferme la porte", insiste Seda Domaniç. Et pour les pays européens, le refus pourrait finalement se retourner contre eux. Car en maintenant une union commerciale sans entrave, mais en lui refusant un minimum de standard sociaux, la Turquie pourrait vite devenir le paradis des délocalisations.

 

Luc Peillon

 

 

 

Interview de Hamet Insel, enseignant à Paris et Istanbul

 

L'économie turque se porte plutôt bien. A t-elle vraiment besoin de devenir membre de l'Union Européenne?"

 

La Turquie a connu une mutation économique importante ces quinze dernières années. Elle s'est mise à investir de façon importante dans les politiques d'exportation. Le symbole de cet essor économique, ce sont les "tigres anatoliens", ces PME du textile ou d'équipements automobiles, souvent familiales, très dynamiques, et avec une politique d'investissement très active. Elles ont contribué à façonner la nouvelle économie turque. Et il est vrai que pour l'instant, la croissance est au rendez-vous. Mais ce n'est qu'un rattrapage de la crise de 2001 et de la chute vertigineuse du PIB à l'époque. Pour que ce rattrapage soit durable, il faudrait que la croissance se maintienne au-delà de 2005. La perspective d'adhésion devrait nous y aider. A la fois par le biais des investissements étrangers, très attendus en Turquie, mais aussi par la possibilité offerte aux entreprises turques de monter des joint-venture avec les européens, aussi bien en Turquie que dans les pays de l'Union. Beaucoup de petits entrepreneurs turcs ont aussi des problèmes pour se rendre en Europe. Ils souhaitent un assouplissement de la politique des visas.

 

Quelles sont les attentes dans le domaine social?

 

Le travail informel reste important en Turquie et concerne encore plusieurs millions de travailleurs, notamment dans les PME. Et que ce soit l'ancienne ou la nouvelle génération, les employeurs ont des comportements ultralibéraux. L'Europe devrait nous permettre d'avancer vers un capitalisme plus régulé. Car le modèle européen reste encore un modèle mixte, à la différence des Etats-unis, où la dimension sociale est partie intégrante de la politique économique. Et ce modèle là est bien sûr beaucoup plus attractif pour les salariés. Enfin, les syndicats attendent une vraie législation les concernant. Encore aujourd'hui, l'adhésion à un syndicat est synonyme de licenciement. Même si il y a des avancées au sein des juridictions prud'homales, qui commencent à donner raison aux salariés. 

 

Quel bénéfice pourrait tirer les entreprises européennes d'une adhésion de la Turquie à L'union?

 

C’est un nouveau marché pour elles, de près de 70 millions de consommateurs. Mais c'est aussi une passerelle vers les autres régions du Monde. La situation géographique de la Turquie est unique: Au carrefour de l'Europe, l'Asie, le Moyen Orient, et du Caucase, lui-même porte  d'entrée sur le sud de la Russie.  Faut-il s'attendre à un flux migratoire des travailleurs turcs en Europe?On a constaté qu'en période de crise, la tendance au départ était très importante. Mais à l'inverse, en situation de stabilité, les turcs, et notamment les jeunes, préfèrent travailler et vivre en Turquie. En cas de "Oui" de l'union, c'est donc au contraire un maintien des travailleurs en Turquie qui est le plus propable. Et même si les jeunes auront envie d'aller voyager ou étudier quelques années en Europe, leur souhait, de toute façon, est de revenir au pays.

 

En cas d'échec, quelles conséquences pour la Turquie?

 

Je pense que ce sera une véritable douche froide pour le peuple turc. La société, dans son ensemble, islamistes compris, s'attend vraiment à un "oui" des européens. La croissance économique risque également d'être freinée, mais le phénomène devrait rester limité. Socialement, enfin, alors que la situation commençait à évoluer, on peut s'attendre à une régression. Les syndicats ont d'ailleurs toujours demandé à ce que l'union sociale précède l'union commerciale."

Recueillis par L.P

 

 

Portrait  : Koray l'américain.

"Nous aurons la plus forte croissance d'Europe".

 

Sur sa carte de visite, le nom de son entreprise se détache en blanc sur fond rouge. Les deux couleurs du drapeau turc. "Smart", c'est le nom de son agence de publicité, "créée au pire moment de la crise, il y a deux ans, au moment ou la croissance du PIB était négative". Koray Tastan, lui, en a 33. Aucune flagornerie dans ses propos, mais une explication: "Notre économie était tellement cahotique qu'elle nous a renforcée. C'est pourquoi nous sommes si entreprenants et dynamiques". Originaire du nord est de la Turquie, une des régions les plus pauvres du pays, sa famille a émigré a Istanbul quand il était adolescent. Comme 17 000 jeunes turcs chaque année, Koray a traversé l’Atlantique.  A étudié à la Michigan State University et y est resté, dans la foulée, une dizaine d’années. Pourquoi les USA, plus que l’Europe? "Parce que ce sont les leaders du Monde, tout simplement. C'est là bas que les choses se créent". Mais l'appel du retour a été plus fort, et le publicitaire est revenu monter son agence au pays.  L'ouverture des négociations d'adhésion, il l'attend, lui aussi, de pied ferme. "C'est essentiel, surtout pour nous qui vivont des marchés publicitaires des entreprises. Nous attendons que les compagnies viennent s’implanter en Turquie pour leur proposer nos services".  En plus de Lafarge, Toshiba ou TDK, c'est donc de nouveaux clients en perspective qu'attend Koray, mais aussi "la stabilité économique et politique", seule manière de développer durablement son affaire. Et l'homme ne manque pas d'arguments : "L'Europe a tout intéret à nous accepter. Nous aurons bientôt la plus forte croissante du continent, avec plus de 7%, pendant que les pays d’Europe stagnent entre 1 et 3%", glisse-il malicieusement, derrière de petites lunettes rectangulaires design. "La Turquie est partie pour rester stable pendant plusieurs années. L'ensemble du pays va se développer et tous nos voisins en profiteront". A commencer par son agence, dont le chiffre d'affaires, confie-t-il, s'est déjà envolé de 100% depuis sa création. Et en dernier ressort, en cas de refus des européens, Koray rappelle qu'il garde de très bons contacts Outre-altantique. Du chantage?L.P

Une économie en convalescence.Le PIB par habitant en Turquie  représente un tiers (29%) de la moyenne européenne. Largement inférieur aux pays de l'Union, il reste, par contre, supérieur à celui de la Bulgarie et de la Roumanie (25% de la moyenne communautaire), qui sont pourtant les deux prochains pays entrant dans l'union. Avec 7,8% de croissance en 2002 et 5,8% en 2003, la Turquie se redresse lentement de la forte crise de 2001. (-6,5% pour le PIB, 70% d'inflation).Quarante ans de drague avec l'Europe.La Turquie a signé, dès 1963, un accord d'association avec l'Europe. En 1995, elle ratifie l'accord douanier abolissant les droits de douane sur la plupart des produits industriels. Deux ans plus tard, en 1997, l'Union européenne refuse à nouveau à la Turquie le statut de pays candidat, avant de l'accepter en 1999. En Décembre 2004, l'UE doit se prononcer sur une date pour l'ouverture des négociations d'adhésion, qui peuvent durer plus d'une décennie.Un commerce extérieur très européen.55% des exportations de la Turquie se font en direction de l'Union Européenne, et 60% des importations en proviennent. La France est le 7e client et 7e fournisseur de la Turquie,  et l'un des principaux investisseurs, dont l'entreprise Renault, qui est le premier exportateur "turc". Depuis l'accord douanier de 1995, le nombre d'entreprises françaises en Turquie est passé de 90 à 250, même si beaucoup se limitent à de simples bureaux d'observations.

 

 

 

Le Figaro, 21 aout 2004.

 

Le difficile retour des chrétiens au Kurdistan irakien

La chute de Saddam Hussein et la flambée de violence contre la communauté chrétienne poussent les assyros-chaldéens à revenir au kurdistan. Mais du désir à la réalité, les obstacles sont nombreux sur la route du retour.

 

La kalachnikov menaçante, le soldat repousse les gamins trop curieux. Seuls les officiels et les futurs propriétaires sont invités sous la grande tente dressée pour l'occasion. Sur la table, face aux représentants du gouvernement kurde, les clés sagement alignées attendent d'être distribuées. Pour les chrétiens, le moment est historique. Ce mardi 17 août, Dérabouné, petit bourgade chaldéenne du nord de l'Irak, va revivre. Vingt familles chrétiennes, chassées par Saddam Hussein en 1975, vont retrouver leur village d'origine. Et de toutes nouvelles maisons. La solennité est de rigueur, et chaque futur habitant est appelé, l'un après l'autre, à retirer le sésame de son logement, sous les applaudissements nourris de l'assistance.  La chaleur est étouffante. L'évêque du diocèse de Dohuk, Monseigneur Patros Harboli, clôt la cérémonie de la première réimplantation de chrétiens au Kurdistan autonome depuis la chute du pouvoir baasiste. Avant une courte visite, sous l'objectif de la télévision kurde, des bâtisses flambant neuves du village ressuscité.Plus d'un an après le départ du dictateur irakien, les demandes de retour des chrétiens sur leur terres d'origine, au nord du pays, se multiplient. "Pas un jour ne passe sans qu'une famille ne me contacte pour revenir, surtout depuis les attentats début août à Bagdad", rapporte l'évèque de Dohuk, qui évalue à un millier le nombre de famille candidates au rapatriement. "Le diocèse compte aujourd'hui trois mille familles. Mais si tout le monde rentrait, nous serions le double".Dans le diocèse montagneux d'Amadia, à une centaine de kilomètres de Dohuk, l'évêque Rabban Qas a reçu des demandes de plus de 150 familles, résidant à Bagdad et à Mossoul. Certains ne veulent plus attendre et sont venus vivre sous la tente, fuyant l'insécurité du reste de l'Irak. Les autres patientent, dans l'espoir que leur village soit reconstruit.Car si les assyros-chaldéens sont nombreux à  vouloir rentrer au Kurdistan - un millier l'auraient déjà fait - peu en ont réellement l'occasion. "Tout est à reconstruire. Les maisons, mais aussi les écoles, les routes, les dispensaires, tout avait été rasé par Saddam Hussein. Il ne devait pas rester plus d'un mètre de construction", rappelle Rabban Qas. D'autres problèmes, comme l'occupation des terres par les kurdes après leur départ, oblige à des procédures parfois longues, dans un pays ou la propriété s'héritait de génération en génération. Certains villages, proches la frontière iranienne, doivent également être déminés. A ces problèmes matériels s'ajoute la question des relations parfois difficiles entre la communauté chrétienne et les kurdes musulmans. Même si le gouvernement autonome kurde se veut rassurant. "Chrétiens, musulmans, Yésidis : nous sommes tous des frères, nous avons vécu les mêmes malheurs et nous vivons sous la même chaleur. Et aujourd'hui, le gouvernement kurde fait beaucoup d'efforts pour réinstaller les chrétiens", affirme Ahmad, chargé du bureau des affaires chrétiennes à Dohuk. "Ils font beaucoup devant les caméras, mais regardez!  La route de notre nouveau village n'est même pas goudronnée, et l'électricité n'est pas encore branchée", peste Karim Younan, 50 ans, père d'une des vingt nouvelles familles chaldéenne de Dérabouné. Son futur voisin, Issa Shabo, refuse, lui, que de nouveaux yésidis s'installent à proximité. "C'était un village chrétien ici, il n'ont rien à y faire. Le gouvernement n'a qu'a les installer ailleurs". Ce comportement de certains chrétiens exaspère Wahid Atrushi, kurde musulman responsable de "mission enfance", une ONG qui s'occupe aussi de la reconstruction de villages, et notamment chrétiens. "On souhaite vraiment qu'ils reviennent, c'est une richesse pour le Kurdistan. Mais il y en a qui exagèrent les problèmes, qui trouvent que rien ne va assez vite.  D'autres vivent à l'étranger et ne veulent surtout pas que des kurdes cultivent leur terre, juste pour le principe, quitte à les laisser en friche". En gage de sa bonne volonté, et de celle du gouvernement kurde, l'homme présente le projet du nouveau Lycée international de Dohuk, où l'enseignement sera dispensé en anglais et en Français, et ouvert à toutes les communautés. Pour son futur président, Monseigneur Rabban Qas, c'est un moyen d'inciter les assyros-chaldéens à revenir. Et il y a urgence. Car ces premiers chrétiens, qui parlent encore l'araméen, ne seraient plus que 700 000 sur le territoire irakien, dont 450 000 à Bagdad. Pire, ils seraient seulement 40 000 au Kurdistan, leur terre d'origine, contre 400 000 dans les années 50. Plus de la moitié de la communauté chrétienne d'Irak vivrait aujourd'hui en Europe, aux Etat-unis ou en Australie. Et si une partie des chrétiens, notamment l'ancienne génération, et souvent les moins riches, souhaitent retourner au Kurdistan, les jeunes nés à l'étranger, qui ont fondé une famille, veulent y rester. Autant d'exilés qui pourraient être rejoints par de nombreux chrétiens vivant encore en Irak, exaspérés par la montée de la violence contre leur communauté.

Luc Peillon

 

 

Liberation, octobre 2004, chronique vie au travail.

 

Jeune expat' cherche rapatriement

Phillipe, 36 ans, rêve de rentrer en France après trois ans passés à

 

Téhéran."Je n'avais rien demandé. Et encore moins l'Iran. J'étais peinard dans ma Bourgogne natale, avec mes potes et mon boulot. Mais comme à chaque fois dans cette boite, j'ai fini par accepter. Je ne suis pas carierriste et je fais ce que l'on me demande. Sauf que cette fois, c'est la dernière. Gérant à Téhéran d'une filiale française d'électro-ménager, il me presse aujourd'hui de rentrer en France.L'arrivée, il y a trois ans, fut un calvaire. Mon prédécesseur s'en foutait complètement et le passage de témoin n'a duré qu'une semaine. Je ne parlais ni Anglais, ni Farsi, et lui ne faisait aucun effort pour me traduire. Il me laissait seul le soir dans la capitale iranienne, sans même me conseiller ou m'inviter à diner. J'étais isolé les premiers jours, à 6000 km de chez moi, dans un pays islamiste totalement inconnu.Une fois le type parti, les choses sérieuses ont commencé. Et plutôt mal. Je ne comprenais rien au marché, à la langue, aux façons de travailler des iraniens. J'étais livré à moi même, avec une usine à faire tourner et des comptes à rendre à Paris. J'ai failli craquer plusieurs fois les premiers mois, demander à retourner en France, quitte à être licencié. Mais pour ma femme, c'était hors de question. Elle avait démissionné. On devait rester.J'ai dû m'habituer à leur règles de travail, ou plutôt à leur absence. Car ici on magouille, il faut tout négocier. Trouver des combines pour contourner les lois, payer des gens pour "huiler" les rouages. Autant de choses que l'on ne ferait jamais en France. Ca prend du temps et aucun délai n'est respecté. L'usine est souvent arrêtée à cause du matériel bloqué en douane. Il faut connaître la bonne personne, savoir lacher un dessous de tabe...Avec Paris qui s'impatiente au bout du fil, qui ne comprend pas pourquoi ça traîne. Et les contacts avec la France sont d'autant plus difficiles que le week-end en Iran correspond au jeudi-vendredi. Il ne reste donc que trois jours ouvrables pour échanger avec le siège, ce qui m'oblige régulièrement à bosser le week-end, avant de reprendre la semaine le samedi matin...Au travail comme dans la vie, les iraniens sont très suceptibles. On en arrive parfois à de vrais blocages, voir même à des violences. Mais ils sont par ailleurs très bons en affaires et les femmes ne sont pas les dernières. Les embargos successifs les ont rendu très créatifs. En trois ans, j'ai appris bien plus ici que durant tout mon temps passé en France. L'islam, enfin, n'est pas un vrai problème. Certes, le syndicat religieux vérifie que les ourvières portent bien le voile, et envoie régulièrement un courrier pour nous rappeler qu'il est interdit de serrer la main des femmes. Il y aussi un molha qui passe une fois par an faire un discours que personne n'écoute, et deux fois dix minutes par jour sont accordées pour la prière. Mais finalement tout le monde s'en fout. Et si tous profitent de la pause, peu la font réellement.

J'ai donc fini par m'habituer au pays et j'ai réussi à développer la fililale. Mais je souhaite quand même rentrer en France, récupérer ma RTT perdue dans mon contrat d'expatrié. Quitte à voir mon salaire rediviser par deux. Car il est vrai qu'ici, ma rémunération avait pris 100% d'augmentation. De quoi économiser quand on a rien à dépenser. Mais désormais, c'est terminé, je ne suis plus prêt à tout sacrifier."

recueilli par Luc Peillon

 

 

 

 

CFDT-Magazine, décembre 2004.

Quand Téhéran lève le voile

 

La théocratie islamique a vécu. Dans les rues de Téhéran, la population, et notamment les jeunes, bravent chaque jour l'application de la Charia.

 

Les deux "K" sont réduits au minimum. Posés dans un coin, presque cachés, perchés sur un buffet qu'il faut chercher du regard, les portraits obligatoires des deux ayatollahs, Khomeini et Khamenei, côtoient avec contraste les bouteilles de bières sans alcool. Sous leurs yeux figés par la photographie, deux jeunes filles, cigarette au bec et foulard écourté, draguent gentillement leurs voisins du même âge. Dans ce nouveau café du nord de Téhéran, la jeunesse iranienne respire un peu.  Ultra majoritaire et moins effrayée par le pouvoir, elle défie chaque jour, par des petits riens, une dictature islamiste fatiguée. Sous sa pression, et vingt-cinq ans après la révolution, la bride religieuse des mollahs se détend. Et à chaque coin de rue, le cliché occidental d'un Iran intégriste s'écroule. Dans Valiasar polluée, grande avenue Nord-sud de la capitale, les couples ne cachent plus leur union. Main dans la main, ils arpentent les trottoirs, risquant parfois même une caresse. Le foulard des femmes n'est souvent plus qu'un morceau d'étoffe, tombant sur l'arrière du crâne, coincé entre deux branches de lunettes de soleil dernier cri. La blouse obligatoire se fait de plus en plus moulante, et le pantalon laisse désormais apparaitre les chevilles. Les jean's, symbole de l'occident, sont devenus courant, et les hommes ne craignent plus d'exhiber leur avant-bras. Les adolescents se rencontrent dans les parcs et les cafés, se charment dans les soirées à domicile, s'échangent leur numéro de portables par mouchoirs interposés. Le mariage est de moins en moins contraint et la moyenne d'âge d'entrée dans la vie maritale pour les filles est passé de 18 à 21 ans depuis la révolution. Alors même que le pouvoir islamiste avait abaissé la barre légale de quinze à neuf ans pour le sexe féminin."Je n'ai pas reconnu mon pays, avoue Bahram, professeur de Français, rentré il y a un an après quinze ans d'exil. Les jeunes n'ont plus peur. Ils réalisent que les religieux au pouvoir sont les premiers à ne pas respecter ce qu'ils imposent aux autres." La parole également se libère, et dans la rue, les taxis ou les cafés, la population exprime ouvertement sa haine du régime. "De quoi voulez vous qu'on ait peur ? Nous avons tout vécu, ce ne peut pas être pire, explique à sa façon Mariam Nari, cinéaste et documentariste. Je croyais aussi la jeune génération peu réfléchie et moins politique, mais c'est faux. Elle comprend et analyse très bien la situation. Surtout les femmes."Premières concernées par les interdits de la révolution, les iraniennes grignotent chaque jour leur espace de liberté. Elles continuent, comme elles l'ont toujours fait, à "jouer" avec le foulard, faisant varier son niveau de couverture au gré des humeurs du régime. Jugées bien plus courageuses que les hommes, c'est elles, par exemple, qui montent au front quand un conflit éclate dans la rue. "Elles sont très fortes et pas du tout soumises. Certes, elles ne désavoueront jamais leur mari en public, mais dès que la porte du foyer se ferme, ce sont elles qui mènent les affaires", témoigne Danièle Amirshai, française  mariée à un iranien, et vivant à Téhéran depuis plus de quarante ans. Car l'Iran, c'est aussi le pays de l'invisible. Où tout ce qui est interdit en public se commet en privé. "Vous pouvez tout faire, mais surtout faire croire", résume Hassan, jeune chauffeur de taxi. L'alcool est prohibé: il coule à flot dans les soirées privés. Il se fabrique dans les cuisines, se vend sous le manteau, et traverse les frontières sans grandes difficultés. "Les riches boivent pour s'amuser, les pauvres pour oublier. Mais toutes les classes sociales désormais en consomment. Comment, d'ailleurs, supporter ce pays sans l'alcool?", remarque amèrement la cinéaste Mariam Nari. L'incident de Shiray, une ville de province, où une production de mauvaise qualité a  entrainé, au printemps dernier, une vingtaine de décès et une centaine d'hospitalisation, témoigne, sans valeur statistique, de la diffusion de la consommation. La parabole est tout aussi interdite, mais plus de deux millions d'exemplaires alimenteraient, en programmes occidentaux, les foyers de Téhéran. Danièle Amirshai, qui se souvient de l'impossibilité, il y a peine dix ans, d'acheter une radio à ondes courtes, surfe aujourd'hui à sa guise sur internet. Les cafés branchés sur le web quadrillent la capitale, sans restriction de contenu ni véritable contrôle. Le débit est encore lent mais la liberté est totale. Même la censure des corps de femmes sur les magazines étrangers se relâche. Plusieurs photos de la presse étrangère sont aujourd'hui oubliées et laisse au regard iranien de larges parties de peaux féminines.Les arts ne sont pas en reste et la musique se libéralise. On peut entendre une voix de femme seule, en principe prohibée, et le théâtre multiplie les chorégraphies de danseurs aux vêtements plus légers. Le cinéma aborde désormais des sujets sociaux et le film « Marmoulak », où un jeune fugitif vole l'habit d'un mollah pour se cacher, est  resté deux mois à l'affiche avant d'être censuré. Et même interdits, les films iraniens comme occidentaux sont accessibles, par des intermédiaires, en casettes vidéos. Seule la télévision reste totalement verrouillée par le gouvernement.Mais ces espaces de libertés, bien réels aujourd'hui, peuvent, du jour au lendemain, être remis en cause par le pouvoir. "Je peux, pendant deux mois, passer devant la police en pantalon court sans qu'ils ne bronchent, et un beau matin me faire arrêter. Ils sont imprévisibles et pernicieux. Ils attendent que l'on relâche notre garde pour pouvoir sévir", rappelle Shahla, jeune étudiante au look branché. Et même rare, la répression existe encore, sauf que désormais les coups de fouets le plus souvent s'achètent, transformant, de fait, le délit en amende.

Malgré cela, plus de vingt ans après l'instauration d'un régime religieux, l'Iran donne à voir une société plutôt éloignée des préceptes du Coran. Et l'idéal Khomeiniste d'une théocratie islamique semble définitivement évanoui. La victoire du président Khatami en 1997 n'y est pas étrangère, même si les espoirs qu'il a suscités à l'époque sont loin d'avoir  tous été suivis des faits. Son règne s'achève dans la déception générale, et avec lui, celui des "réformateurs". La population ne croit plus en la "démocratie" à la perse, et nul ne peut prédire aujourd'hui ce que sera l'Iran de demain. Mais difficile, pour ce peuple majoritairement ouvert et tolérant, d'imaginer un brutal retour en arrière.

Luc Peillon

 

La religion ne fait plus recette.

Mosquées à moitié vides, ramadan peu suivi, les iraniens attachent peu d'importance à la pratique religieuse.

 

Treize heures. Le quartier est bouclé, la circulation interdite. Dans les rues adjacentes au campus, des hauts-parleurs crient la parole de l'Imam. Sous le grand préau de l'université de Téhéran, les fidèles, par dizaines de milliers, se pressent pour la prière du vendredi. La foule est impressionnante, le prêche grandiloquent. Debout et poing levé, sous l'objectif complaisant de la télévision, les hommes scandent des slogans belliqueux à l'adresse des Etats-unis. Au premier rang, le clergé chiite prie dans son carré VIP, protégé par quelques vigiles à l'oeil furtif. Plus loin, les femmes assistent à la prière derrière un mur de toile. La mise en scène est parfaite. L'Iran est un pays islamique et tient à le montrer. Comme si doute était permis. Et il l'est. Car si la concentration fait masse, elle ne fait pas illusion. Et cache mal la loi des proportions. Que représentent plusieurs milliers de fidèles au regard des 12 millions d'habitants que compte la capitale? D'autant que plus loin, ce sont des dizaines de cars qui attendent de ramener une partie des croyants à l'extérieur de Téhéran.Dans le reste de la ville, les appels à la prière sont inaudibles. Et les quelques mosquées visibles affichent rarement complet, contrairement aux pays limitrophes de l'Iran, comme la Turquie, le Pakistan ou l'Irak. Le jeun musulman, le ramadan, est également beaucoup moins suivi que dans les pays arabes. "Dans l'entreprise, peu de personnes s’y soumettent, témoigne le directeur d'une filiale française basée à Téhéran. Les salariés font juste attention de ne pas manger les uns devant les autres."L'entêtement du régime n'y change rien, les iraniens boudent la religion. Le mélange des genres entre politique et islam les a détournés de la pratique. "Les gens associent le gouvernement aux Mollahs et, du coup, mettent leurs malheurs sur le compte du clergé, confirme un cadre dirigeant d'une entreprise pétrolière, fin connaisseur de la société persane. D'ailleurs, notre peuple n'a jamais été très religieux. Et si il a fini par épouser l'islam, il se sent d'abord iranien, avant d'être musulman". Le rétablissement du chiisme en Iran comme religion officielle est en effet assez récente dans l'histoire tumultueuse de la Perse. Branche minoritaire de l'islam, il ne s'est imposé définitivement qu'au 16e siècle. Egalement vécu comme un culte importé par les arabes, il est, à ce titre, repoussée par une partie de la population. "Les iraniens sont extrêmement fiers de leur culture. Ils sont beaucoup plus sensibles à leur passé millénaire qu'à la religion, et insistent toujours pour ne pas être confondus avec le monde arabe", explique Bernard Chavier, un homme d'affaires français expatrié depuis 12 ans en Iran. Le clergé est également l'objet de blagues et de moqueries. Accusés de profiter, de diverses manières, du pouvoir qu'ils se sont octroyés, les mollahs se sont mis à dos une grande partie des iraniens. Et malgré les efforts du régime pour masquer la faible religiosité de son peuple, l'Iran apparaît comme l'un des pays les moins pratiquant du Moyen-Orient.

L.P

 

Une fracture sociale grandissante.

 

Symbole d'un "mal développement", le phénomène des "working poor" divise la société iranienne. 

 

Farhan travaille dans une imprimerie de huit heures à seize heures. Il saute ensuite dans son taxi qu'il ne lâche pas avant minuit. Farhan travaille beaucoup et gagne peu. Il est fatigué, obligé d'enchaîner deux emplois pour faire vivre sa famille. Comme lui, plusieurs millions d'iraniens sont contraints de multiplier les petits boulots. Les prix augmentent, les salaires ne suivent pas. La population tire la langue.Hassan, réceptionniste bilingue dans un hôtel, gagne 5 dollars par jour. Un mois de travail, sans aucun repos, lui confère un revenu de 150 dollars. Insuffisant, cependant, pour pouvoir quitter le cocon familial, malgré sa trentaine dépassée. Et sans revenu correct, le mariage n'est plus qu'un doux rêve pour toute une génération de jeunes iraniens.

Premier sujet de mécontentement, la question économique a le pouvoir de mettre hors d'eux les iraniens. Loin de l'idéal de la révolution qui, selon le dogme chiite de l'égalité des croyants, souhaitait instaurer un socialisme à la Perse, le pays creuse doucement sa fracture sociale. Avec ses "working poor" d'un coté, cumulant deux ou trois emplois pour survivre, et une classe très riche de l'autre, dont les fortunes se comptent en millions de dollars. Avec un taux de 5 à 7%, la croissance iranienne est pourtant forte depuis trois ans. Les investisseurs étrangers commencent à s'implanter, et le pays, très dépendant du pétrole, bénéficie d'un prix du baril au plus haut. Mais la structure même de la production et des échanges bloque tout développement équitable. L'Iran a conservé une économie de "bazar", où de nombreux intermédiaires se paient sur la "bête", sans produire de réelle valeur ajoutée. Une économie de prélèvement, dominée par une petite classe de commerçants qui, en échange de leur soutien au pouvoir, perpétuent le statu-quo. Parallèlement, l'Etat et les fondations religieuses ont concentré entre leurs mains une grande partie de l'activité, notamment les industries. Et sans forcément en détenir les compétences. La politique de subventions, pour les produits comme le pain ou l'essence, a également faussé la réalité. Tout comme l'ancien système de changes à taux multiples, qui a permis à de nombreux hommes d'affaires de s'enrichir très rapidement. Les réformes en cours devant le parlement ont été provisoirement bloquées par la nouvelle majorité conservatrice. Jugées indispensables par de nombreux observateurs, elles risqueraient cependant de mettre en grande difficulté la partie la plus paupérisée de la population. Et finalement, bien plus que le caractère autoritaire du régime, ce sont les difficultés économiques qui pourraient servir de déclencheur à un mouvement de contestation en Iran.

L.P

 

 

Libération, novembre 2004, chronique vie au travail.

 

Voyagiste de l´extreme.

Guillaume, 38 ans, est animateur de voyages "géopolitiques".

 

"Je n'emmène pas des touristes, mais des voyageurs. Je suis organisateur de "voyages uniques". Depuis cinq ans, je parcours la planète dans tout les sens, à la découverte des zones un peu tourmentées. Des zones de "fractures" où le monde se recompose, et le plus souvent sous les feux de l'actualité. Je travaille au sein d'une agence, qui a fini par faire de mes périples son porte-drapeau.J'ai ainsi conduit un groupe à Tchernobyl, sur le site même de l'explosion. Les gens ont pu rencontrer la population et parcourir la ville abandonnée. Avec, certes, un peu de radioactivité. L'année dernière, nous avons visité l'Afghanistan tendu et le Soudan en guerre civile. J'ai aussi emmené plusieurs personnes assister au décollage de la fusée russe à Baïkonur, voir rougir le ciel et trembler la Terre. J'ai par contre arrêté la Tchétchénie et la Corée du Nord, deux destinations devenues trop compliqués. Dans chaque pays, j'organise des entretiens avec des responsables politiques et scientifiques, pour que mes "voyageurs" aient un décryptage pointu de l'endroit qu'ils visitent. En Irak, ils ont pu rencontrer Tarek Aziz, et Yasser Arafat en Palestine.Mes clients sont souvent des personnes cultivées, avides de voyages alternatifs. Ils suivent l'actualité internationale, mais souhaitent aller au-delà de l'info. J'aime les sentir passionnés, en harmonie avec les lieux qu'ils traversent. Même s'il y en a qui parfois se trompent d'agence, qui viennent un peu par voyeurisme. Ceux-là je les fais fuir et ils ne reviennent jamais. J'adore ce boulot mais il est parfois harassant. Je ne suis jamais en France, toujours à l'étranger, dans les avions aux quatre coins du Monde. Depuis janvier, par exemple, j'ai parcouru vingt-trois pays sur tout les continents. Je suis passé du Tibet à la Finlande, du Pakistan au Guatemala, des Philippines au Kirghizistan... En changeant à chaque fois de langue, de culture, de monnaie et d'horaire. A Roissy, il y a même des douaniers qui me saluent, qui m'appellent par mon prénom. L'autre aspect négatif, c'est la santé. J'ai attrapé une hépatite au Sénégal, des staphilocoques dorés en Inde, et toutes les formes de paludismes sur la planète, dont une qui m'a cloué au lit dix jours dans le coma. Je suis suivi de près par l'institut Pasteur, dont la spécialiste des maladies rares est presque une amie. Mon cas l'intéresse particulièrement, tant je ramène des virus du monde entier. Je souffre aussi parfois du décalage horaire, lorsque, par exemple, dans le même mois ou la même semaine, je subis huit heures dans un sens, puis six heures dans l'autre. Ma vie privé est aussi très éclatée. Entretenir une relation avec quelqu'un est quasiment impossible: je ne suis jamais longtemps au même endroit. La personne avec qui je vivais me l'a reproché. Nous nous sommes depuis séparés. J'ai cependant des amis partout sur la Terre, que je rencontre régulièrement. Et mes parents, pour me voir un peu, participent quelques fois à mes voyages. C'est d'ailleurs ma mère la responsable de cette passion. J'avais neuf ans quand elle m'a inscrit dans une agence finlandaise qui mettait en relation entre-eux les enfants nés le même jour. J'entretenais une correspondance phénoménale avec le Monde entier. Puis à treize ans, n'y tenant plus, je suis parti seul visiter l'Europe. Depuis, je n'ai plus cessé de voyager. Et aujourd'hui, la seule chose qui me ferait arrêter... c'est l'amour."

Recueilli par Luc Peillon

 

 

 

 



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