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CFDT - magazine, fevrier 2005

Quand la Chine s'éveille divisée.

 

Après avoir résorbé une partie de la "fracture sociale", la transition vers l'économie de marché tend à précariser des millions de travailleurs chinois. 

 

Ils sont partout, un casque jaune penché sur le crâne, la peu tannée par le soleil et la démarche lourde du corps fatigué par l'effort. Ils déambulent parmi les citadines en plein shopping, poussent des charettes de matériaux sur les trottoirs, zigzaguent au milieu des piétons. Dans les rues de Shanghai ressuscité, les ouvriers du bâtiment sont chez eux. Mais dans les rues seulement. Car le nouveau prolétariat chinois n'habitera pas demain le centre de Shanghai.

Engagée depuis 20 ans dans un processus d'ouverture économique, la Chine n'échappe pas moins que ses cousins de l'ex-bloc soviétique aux affres de la transition. Le passage d'une économie planifiée à celle de marché, d'un pays fermé à l'ouverture sur l'extérieur, et d'un monde rural à urbain, s'accompagne d'une prolétarisation croissante d'une grande partie de la population. Un "pays, deux systèmes", prétendent les dirigeants de l'empire du milieu. Mais surtout, et bientôt, deux mondes qui se croisent tout en s'éloignant l'un de l'autre.

Débutée sur la côte sud, dans les Zones économiques spéciales (ZES), la politique d'ouverture a eu, sans conteste, de nombreux effets bénéfiques. L'un des plus marquants est d'avoir tiré plusieurs dizaines de millions de chinois de la pauvreté. Par le transfert d'une partie de leur salaire vers les campagnes, les ruraux débarqués massivement dans les ZES ont permis à leur famille d'augmenter fortement leurs revenus. Cet exode rural,  qui conduit un paysan peu productif à un travail industriel rationalisé, est aussi à l'origine de la forte croissance que connait le pays. Les chinois de l'étranger, de leur coté, ont massivement rapatrié leurs avoirs dans les zones économiques spéciales. Au final, l'ensemble des capitaux venus de l'extérieur représentent aujourd'hui plus de deux points de croissance du PIB annuel, qui frôle régulièrement les 8 à 9 % depuis 15 ans. Les joint-ventures avec les entreprises occidentales se multiplient, les PME s'installent, la Chine rejoint le peleton de tête des pays industriels. Cela en fait-il pour autant un pays développé? Seul le critère de cohésion sociale, appréciable sur le long terme, permettra de le dire. Mais pour l'heure, le pays le plus peuplé de la planète n'en prend pas le chemin. Et le développement économique, aussi opulent et visible soit-il, cache mal la montée du malaise social.

Dans les anciennes entreprises d'Etat, les restructurations ont conduit plus de 30 millions de salariés à la porte des usines ces six dernières années. Ceux qui furent réembauchés l'ont été à un salarie inférieur, pour une durée de travail bien supérieur. Et ce, après une période d'essai de 6 mois, payée à 50%, y compris pour des salariés avec 30 ans d'ancienneté. Dans les entreprises à capitaux privés, les conditions de travail, notamment dans le bâtiment, sont régulièrement tirées vers le bas: dix à douze heures de labeur par jour, six à sept jours par semaine, rémunérées entre 60 et 100 euros par mois, quand le salaire est versé…"La tendance actuelle dans le Guangdong (Sud de la Chine), est de ne pas payer les deux premiers mois de salaire. Si l'ouvrier veut changer d'entreprise, il perd ainsi 60 jours", explique Lung Pak Nang, du "Hong-Kong Christian Industrial Committee" (HKCIC). A Shanghai, la rémunération est parfois aléatoire, tous les deux ou trois mois, ou même deux fois par an. En "échange" de ce travail quasi-gratuit, les ouvriers sont logés et nourris.

Difficile, cependant, pour ces millions de "Mingong" (paysans-ouvriers) de revendiquer, tant la législation sur les passeports intérieurs a transformé nombre d'entre eux en clandestins dans leur propre pays. La surabondance de personnel non-qualifié ne joue pas non plus en leur faveur, la pression du chômage réel (30%) étant suffisante pour contenir - difficilement- les velléités de révolte. C'est également cette même population qui subit l'abandon par le gouvernement des services publics, la santé comme l'éducation étant, de fait, en voie de privatisation.

Le creusement des inégalités n'a pourtant rien d'inéluctable, même dans un pays en développement. Mais en Chine, "le pouvoir a maintenu, par le caractère très progressif des réformes, plusieurs strates de contrôles, qui sont autant d'occasions pour les responsables de se servir", explique un économiste français vivant depuis 5 ans en Chine. Le frein à l'exode rural a également maintenu des poches de pauvreté dans les campagnes, exacerbée par la libéralisation des prix, sans mécanisme de garantie ou de soutien.

La tension sociale, à laquelle s'ajoute des expropriations pas ou mal indemnisées, provoque des mini-révoltes, qui parfois finissent en bain de sang. Mi-novembre, les habitants du Sichuan ont ainsi séquestré plusieurs heures le leader local du PC, tandis qu'au Henan, un conflit interethnique se soldait par la mort de 150 personnes.

Rien, pourtant, ne semble aujourd'hui arrêter la Chine dans sa course au développement. Mais dans son grand écart entre Socialisme et économie de marché, elle devra faire un choix. Pour l'heure, la plupart de ses intérêts économiques restent intégrés au système, soit détenus directement par l'Etat, soit aux mains d'apparatchiks proches du pouvoir. Statu-quo, retour en arrière, ou véritable indépendance de la vie économique, la Chine devra trancher. Gageons que cette évolution s'accompagne d'une démocratisation du pays, car bien que membre de l'OMC, la liberté et le pluralisme restent en Chine les derniers biens non exportables.

Luc Peillon

 

Carte d'identitée:

Population: 1,3 milliard, dont 800 millions de ruraux. Superficie: 9,6 millions de KM2. Espérance de vie: 71,9 ans. PIB 2003: 1409 milliards de dollars (6e mondial). PIB par habitant: 1090 dollars. Part dans le commerce mondial: 5,6%.

   

Entretien avec Han Dongfang, responsable du "China Labour Bulletin"

 

"Les salariés sont mûrs pour agir"

 

Quelle est la place de votre organisation dans une Chine qui ne respecte pas le droit syndical?

Créé en 1994 et basé à Hong-Kong, le "China Labour Bulletin" (CLB) n'était à l'origine qu'une publication sur le monde du travail. Depuis trois ans, nous cherchons à passer de l'information à l'intervention. Nous tentons ainsi d'agir concrètement sur le territoire chinois, en organisant, petit à petit, et de façon pérenne, les salariés sur leur lieu de travail. Avec, bien sûr, toutes les difficultés que cela représente. Notre but étant, à plus long terme, de fonder une véritable organisation syndicale indépendante. Nous allons d'ailleurs changer notre nom en "China labour solidarity".

 

Comment agissez-vous sur le territoire chinois?

Nous intervenons au cours des conflits. Beaucoup d'entre eux, par exemple, portent sur les heures de travail non payées. Ils débouchent généralement sur la grève et des manifestations, puis dégénèrent en troubles avec la police. Les leaders, sans véritable stratégie, sont ensuite jetés en prison. Avant de continuer à les aider, nous exigeons qu'ils s'organisent selon le droit syndical. Nous ne voulons plus traiter de cas individuels. Nous leur conseillons de faire pression pour l'organisation d'élections libres au sein de l'entreprise, et ceci par la voie pétitionnaire, seul moyen légal reconnu par le code du travail. En même temps, nous formons des correspondants sur les différents sites de travail. C'est seulement alors que nous commençons à négocier avec la direction. La tâche est loin d'être aisée car les organisations officielles, manipulées par la direction et le parti, ont discrédité la notion même de syndicat.

 

Ne craignez-vous pas d'être accusé d'agir en "pompier" au profit des employeurs?

Non, car lorsque le conflit débouche sur la grève et des sit-in, et qu'au final les salariés obtiennent satisfaction, le meneur est emprisonné peu de temps après et les acquis obtenus sont immédiatement remis en cause. C'est pour éviter cela que nous cherchons à leurs inculquer une stratégie à long terme, en mettant en place de vraies structures syndicales. De manière systématique, nous privilégions la voie légale. Car s'il est méconnu et rarement appliqué, le code du travail chinois est l'un des plus progressiste au Monde...

 

Agir syndicalement en Chine est-il plus facile aujourd'hui que dans le passé?

Notre action est plus aisée car les salariés sont dans une situation bien plus précaire. Depuis 3 ou 4 ans, ils sont moins craintifs et n'ont plus rien à perdre. Ce sont eux-mêmes qui organisent des sit-in sauvages et des occupations. Ce genre de conflit ne cessent de se développer en Chine, signe que les salariés sont mûrs pour agir, en dépit des menaces des employeurs.

De son côté, le gouvernement se rend compte que ces actions sont spontanées. Il réalise également que notre travail est celui de la responsabilisation et pas celui de l'agitation. Il est aujourd'hui intéressé par ce que nous faisons. Et même si nous sommes encore loin de la reconnaissance officielle, nous pensons que les autorités vont nous accepter de plus en plus.

 

Quels sont vos projets personnels?

Je souhaite pouvoir retourner et m'installer en Chine continentale avant 2009...A cette date, j'espère que nous serons parvenu à fonder un véritable organisation syndicale indépendante.

 

Propos recueillis par L.P

 

 

 

Liberation, mai 2005

 

Fin des quotas, le textile khmer voit rouge.

Comptant parmi les pays les plus pauvres de la planète, le Cambodge a accepté en 1999 des conditions de travail proches de l'occident dans ses usines textile, en échange d'une augmentation de ses droits d'exportations. Une expérience unique fragilisée par la fin des quotas à l'OMC.

Les femmes enceintes d'abord. Dix minutes avant les autres, c'est le règlement. A chaque pause, elle précèdent leurs collègues. Puis vient le tour des autres ouvrières, qui se massent à la sortie de  l'usine. En rangs serrés et coude à coude, tel un bataillon d'infanterie, elles traversent en force la circulation débridée. Il est midi trente. Les usines textile de Phnom-Penh se vident le temps du déjeuner.

Chiva, elle, fait des heures supplémentaires. Une paire de ciseaux à la main, elle examine les coutures, du col à la boutonnière, coupe les fils qui dépassent, vérifie l'alignement des motifs. Les chemisettes défilent. Elle est en bout de chaine. Aucun droit à l'erreur.

Chiva a 21 ans et quatre frères à nourrir. Elle a quitté les rizières de sa province natale il y a trois ans pour la capitale cambodgienne et son industrie textile. Quatre-vingt dollars par mois, des semaines de 44 heures et 25 jours de congés par an, "difficile de se plaindre", avoue, loin des oreilles du patron, cette jeune ouvrière penchée sur son ouvrage. Les salaires dans la confection représente le double du revenu moyen, et le triple des rémunérations de la fonction publique. Les deux tiers de ses gains envoyés à la campagne suffisent à faire vivre toute la famille. Aucun autre emploi au Cambodge ne lui permettrait de vivre ainsi.

Son employeur, l'entreprise "New island Clothing", producteur de chemises pour Mark et spencer, est une usine modèle dans le secteur. Un des exemples les plus concluants de l'expérience unique au monde menée depuis cinq ans par le BIT (Bureau international du travail) dans le cadre d'un accord entre les Etats-unis et le Cambodge. Une coopération originale, remise en cause par la fin des quotas textile, où pour la première fois dans des relations commerciales, le volume des exportations vers un pays riche est conditionné au respect de standards sociaux élevés dans le pays producteur.

Et à "New Island Clothing", le patron en a rajouté. Les 400 salariées, essentiellement des jeunes filles venues des campagnes déshéritées, peuvent gagner jusqu'à 130 dollars pour les plus productives.

Une semaine de vacances en plus du minimum légal a été généreusement octroyée et la matinée du samedi est payée comme une journée complète. Une prime d'assiduité, de productivité, et le défraiement des repas viennent compléter la rémunération. Les conditions de sécurité n'ont également rien à envier aux pays occidentaux. Sur la chaîne de confection, les ouvrières chargées de la découpe à la scie électrique sont munies de gants à mailles métalliques. Sur chaque poste de travail, les consignes de sécurité sont explicites, dessins à l'appui. La ventilation géante qui perce deux des quatre murs sur plusieurs mètres de large maintient la température à un niveau raisonnable, tandis qu'à l'étage, l'infirmerie flambant neuve accueille les ouvrières mal en point. Bref, des conditions de travail très éloignées des "sweatshops" indonésiens ou philippins, mais qui ne doivent rien à de  l'altruisme patronal: comme toutes les usines textile du Cambodge, la manufacture reçoit chaque année des visites impromptues du ministère des Affaires sociales, d'inspecteurs de Mark et Spencer et, surtout, tous les neufs mois, des équipes du BIT, conséquence directe de l'accord bilatéral signé avec les USA. "Des normes de sécurité aux heures supplémentaires, en passant par le respect des congés maternité, tout est examiné à la loupe", explique Adrian Ross, le directeur irlandais de l'usine, qui dit accueillir sans appréhension les différentes inspections. 

"New Island Clothing" flotte cependant sur le haut du panier. Et Reynou, 24 ans, ouvrière dans une usine textile voisine, travaillant pour Addidas, dépasse rarement les 75 dollars mensuels pour 60 heures hebdomadaires et 18 jours de congés. Mais même dans cette entreprise moins bien lotie, toutes ses copines rêvent de pouvoir pointer un jour. "Tout le monde ici cherche à travailler dans le textile. C'est la "crème" des emplois au Cambodge. C'est aussi le seul secteur où s'applique entièrement le code du travail." Le salaire y est encore largement supérieur aux autres emplois, et comme pour Chiva, il permet de faire vivre toute sa famille. La durée légale est plutôt respectée, les syndicats ont droit de cité et le travail des enfants y est proscrit.

Mais Reynou, comme Chiva, se savent en sursis. Et les 280 000 salariées du textile cambodgien entament l'année 2005 un peu angoissées. Les quotas d'exportation qui servaient de carotte aux employeurs se sont éteints. La machine à responsabiliser menace de tomber en panne. Le Cambodge, comme les autres pays, ne bénéficie plus d'un accès protégé et garanti aux marchés occidentaux, et dans la nouvelle concurrence entre pays du Sud, le royaume khmer n'est pas compétitif. La production textile y est 15 à 20% plus chère qu'en Chine. Le secteur court à la catastrophe.

Seul Etat à avoir accepté le deal social proposé il y a cinq ans par les USA, le Cambodge s'estime aujourd'hui floué. "Après tous les efforts que nous avons réalisés sur la responsabilité sociale, tempête Van Sou Ieng, le patron des patrons du textile, nous nous sentons abandonnés. Certes, nous avons bénéficié de gros débouchés pendant plusieurs années, mais qui va acheter maintenant nos produits plus chers que les autres s'il n'y a plus de quotas?"

Les syndicats ne sont pas moins inquiets. "Toute l'année 2004, on a senti l'ambiance se détériorer du fait de l'extinction à venir des exportations garanties. La violence et les menaces à l'encontre des syndicalistes dans les usines se sont multipliées et les conditions de travail se sont détériorées. Les patrons se sentaient de moins en moins liés par le volet social puisque les quotas allaient disparaitre", rapporte, inquiet, Chea Mony, président du Siorc, principal syndicat textile. Son frère, ancien responsable de la centrale, en a payé le plus lourd tribut, assassiné l'an passé par des tueurs toujours en liberté.

Le secteur connaît aussi ses premières restructurations. Des entreprises fusionnent, d'autres mettent la clé sous la porte. Et même si pour l'instant, seule une vingtaine d'usines auraient fermées sur les 300 que compte le royaume, les premiers reclassements de jeunes filles licenciées n'augurent rien de bon. Dans un pays où le textile constitue la seule industrie, représentant plus de 10% du PIB, l'une des rares portes de sortie, pour compenser les revenus élevés de ce secteur, n'est autre que la prostitution.

Unique espoir de survie pour le textile cambodgien: son "label" social. Fin 2004, une enquête de la Banque mondiale sur les critères d'achat des grandes marques révélait que dans le choix du pays opéré par les donneurs d'ordres occidentaux, le respect des conditions sociales figurait en première place. Si les réponses au sondage sont "à lire avec prudence, prévient Sok Hach, directeur de l'Institut économique du Cambodge, il est clair que les grandes marques font de plus en plus attention à leur image. A nous de transformer notre expérience sociale en atout commercial. Nous n'avons que huit ans d'ancienneté dans le textile quand nos concurrents en ont plusieurs décennies. Notre seule chance, c'est de jouer sur nos conditions de travail". Un "élément marketing", confirme de son coté VSI, le patron des patrons, qui reconnaît qu' "un pays très pauvre n'est pas forcément condamné au "moins disant" social pour se développer". Et bien qu'encore imparfaite, cette exception sociale dans un des pays les plus pauvres du Monde, née d'un subtil mécanisme de conditionnalité au niveau international, prouve qu'à force d'imagination, le développement équilibré entre le Nord et le Sud de la planète n'est pas forcément qu'un doux rêve d'altermondialiste.

Luc Peillon et Soren Seelow

 

 

Interview.

 

Ros Harvey, américaine,  responsable du "Garment sector project", programme d'inspection sociale du BIT.

Depuis cinq ans, le BIT contrôle les conditions de travail dans les usines textile au Cambodge. Comment, dans la pratique, se déroulent ces inspections?

 

Une première équipe visite les 200 usines tous les neuf mois. Nous arrivons à l'improviste, rencontrons la direction, l'encadrement intermédiaire et les syndicats. Puis nous voyons les salariés, mais séparément de leur responsables. Nous avons accès à tous les documents de l'entreprise et nous visitons l'ensemble de l'usine. Nous sommes particulièrement attentifs au respect du code du travail et de la liberté syndicale.  Nous rédigeons ensuite un rapport sur la base de ces informations.

Une autre équipe est chargée de conseiller les directions. Elle leurs explique comment améliorer les conditions de travail, en cherchant à mettre en avant leur propre intérêt d'employeur. Si, par exemple il fait trop chaud dans les ateliers, ce n'est pas bon pour les salariés, mais également pour la productivité. Nous leur prouvons qu'ils n'ont eux-mêmes aucun intérêt à faire travailler les ouvrières dans de mauvaises conditions. Une autre équipe, enfin, s'occupe de former les salariés au droit du travail et à la constitution de syndicats.

 

De quelle façon étaient liées les conditions de travail et les quotas d'exportation avant le 1e janvier?

 

Deux fois par an, les négociateurs commerciaux cambodgiens et américains examinaient le rapport réalisé par nos services et décidaient ou non d'augmenter les quotas textile pour l'ensemble du pays. Ensuite, la répartition des quotas entre les usines elles-mêmes se faisait sous l'autorité du gouvernement et par le biais des enchères, au sein des entreprises qui respectaient le code du Travail national. De leur côté, les acheteurs occidentaux pouvaient toujours refuser de passer commande, au regard du rapport du BIT, ce qui rajoutait une pression individuelle des donneurs d'ordres sur les employeurs. Car les acheteurs déormais ont leur propre stratégie. Une marque, c'est un nom à défendre, ils ont besoin de faire attention, surtout s'il disent qu'ils commandent au Cambodge, désormais connu pour ses bonnes conditions de travail.

 

Quel bilan tirez-vous de cette expérience?

 

Les débuts ont été difficiles. Les patrons n'étaient pas habitué à voir débarquer des inspecteurs dans leurs usines. Ils ont désormais confiance et le BIT, de son côté, a beaucoup appris. Notamment à ne pas s'en tenir au seul travail d'inspection, mais à un rôle de conseil et de formation. Cela a pris plusieurs années. Mais en cinq ans, il y a eu des améliorations  évidentes sur les conditions de travail, le paiement des salaires et des heures supplémentaires et les conditions de sécurité. Même si il y a encore des insuffisances. Certaines entreprises sont allés plus vite que d'autres. Et nous ne disons pas que tout est parfait.

Il y avait également une sorte de concurrence entre les marques et nous. Beaucoup envoyaient leurs propres inspecteurs. Plusieurs équipes pouvaient défiler dans la même usine, et exiger des choses différentes ou parfois même contradictoires. Les patrons étaient exaspérés. Maintenant, la plupart des acheteurs occidentaux s'en remettent à nos rapports pour leurs décisions d'achat.

Quel est l'avenir du programme de responsabilisation sociale avec la fin des quotas?

La partie conditionnalité n'existera plus puisque le principe des quotas est terminé. Par contre, les inspections continueront, notamment grâce à la France et à son Agence française de développement, qui participera au financement de l'équipe du BIT sur place. Nous ne pourrons cependant que nous en remettre à la bonne volonté des employeurs et à la pression des acheteurs.Tous les détails des inspections seront consultables sur un site internet, dont les donneurs d'ordre occidentaux auront le code d'accès. Mais à l'évidence, cette industrie connaîtra une pression à la baisse. Il lui faudra résister à la concurrence des autres pays qui n'ont pas ses "contraintes" sociales. Au Cambodge de jouer sur son "label" social.

Recueilli par L.P

 

 

 

Portrait.

Une syndicaliste sous pression.

Nep Vichera est responsable syndicale, dans un pays peu habitué au dialogue social.

 

Les jambes repliées sous ses cuisses, le regard attentif, Nep Vichera s'installe sur le balcon en bois. Depuis bientôt 6 ans, elle occupe cette maisonnette sur pilotis dans la banlieue de Phnom penh, à trois cents mètres de son usine. A 31 ans, cette ouvrière textile est responsable de la "coupe" au sein de l'entreprise Sportex, producteur de vêtements pour Addidas et H&M. Des semaines de 60 heures, un salaire de 70 dollars, le travail est "difficile mais plus rémunérateur" que son ancien petit commerce. Excellente dans son travail, Nep Vichera est aussi déléguée syndicale, responsable d'une section qui ne compte pas moins de 646 membres sur 1200 salariées. Et depuis 5 ans, grève après grève, les filles ont transformé l'usine. "Un jour, 80 filles se sont évanouies à cause de la chaleur. Nous avons stoppé le travail. Le patron a du acheter des ventilateurs et réhausser le toit." En coulisses, les inspecteurs du BIT viennent mettre la pression sur l'employeur. Les combats se poursuivent sur les jours de congés, la maternité, les heures supplémentaires..."A chaque fois, nous devons imposer le rapport de force. Le dialogue est difficile. Les filles, de leur coté, sont très remontées et toujours partantes pour la grève. Nous avons encore beaucoup à apprendre de chaque côté". Nep Vichera, emmenée par l'ONG "Clean Clothes Campaign", a également fait le voyage en Suède, rencontré des associations de consommateurs et des syndicalistes implantés chez H&M. Un travail de réseau s'est mis en place, et la pression s'organise sur l'entreprise suédoise.

Mais au Cambodge, pays tout juste sorti de quinze ans de guerre civile, la violence est encore un mode classique de règlement des conflits. Nep Vichera en a fait l'amère expérience. Le 10 décembre 2004, la négociation d'entreprise est tendue. Sur la route du retour, elle ne remarque pas les trois hommes qui la roueront de coups quelques minutes plus tard. La fin des quotas textiles, programmée pour dans vingt jours, rend les employeurs et les politiques nerveux. "Nous sentons la tension revenir à l'approche de l'expiration de l'accord Textile-habillement." Mais dans un sourire plein d'une quiétude asiatique, Nep Vichera est catégorique. "Sauf licenciement, je ne renoncerai jamais à ma fonction."

L.P

 

80 % des exporations.

L'industrie textile représente 80% des exportations du Cambodge, dont 70% se font en direction des Etats-Unis. D'un chiffre d'affaire de 2 milliards de dollars, le secteur représente 12 % du PIB national, soit autant que le tourisme. Le Cambodge est le seul pays au Monde où la part du textile dans les exportations est aussi importante.

 

270 000 ouvrières.

270 000 salariées travaillent dans l'industrie textile, dont 84% de femmes, âgées pour la plupart de 18 à 25 ans. C'est le seul secteur où la part des femmes est plus importante que celle des hommes. Les autres secteurs d'activité concentrant 70 à 80% d'hommes.

70 dollars de salaire moyen.

Le salaire minimum est de 45 dollars mensuel dans le textile cambodgien, mais atteint en réalité 70 dollars en moyenne du fait des heures supplémentaires. La plupart des ouvrières enverraient entre 30 et 50% de leur salaire à leur famille, faisant vivre ainsi et indirectement près d'un million de personnes.

 

 

Libération, 22 décembre 2006.

A l'ombre des containers.

 

Après plusieurs années de reflux, les voyages en cargo reviennent à la mode. Embarquement sur le "Punjab Senator", pour trois semaines d'océan pas toujours pacifique, dans l'univers de la marine marchande.

 

 

Port de Singapour, quai numéro treize. Le chauffeur est parti. Il faut continuer seul. Gravir au plus vite la passerelle au milieu du cahos. Le déchargement a commencé. Les machines ont pris le pouvoir: grues démesurées surplombant d'immenses navires, montagnes de containers posés à même le sol, camions étirés et ronflants. L'endroit est dangereux. Il faut monter à bord. Partir à l'assaut de ce monstre d'acier, de ses 65 000 tonnes et trois cents mètres de long: le "Punjab Senator", l'un des plus gros cargos du Monde.

Propriété de la compagnie de transport allemande Laeisz, le navire a trois semaines pour remonter sur la Chine et le Japon, traverser le Pacifique, avant de rejoindre les côtes californiennes. Avec, à son bord, quelques passagers qui, moyennant une centaine d'euros par jour de traversée, peuvent s'offrir une coupure totale d'avec le reste du monde. Un voyage sur la mer et dans le temps, dans l'univers du transport maritime.

L'accueil est simple et rapide. Un homme casqué, vêtu d'un bleu de travail, attend sur le pont. C'est le troisième officier. Dans un anglais à l'accent russe, il invite le passager dans la partie habitable du navire. Remise du passeport, brève apparition du capitaine, puis le steward prend le relais jusqu'aux appartements. Une cabine d'officier, composée d'un large salon, d'une chambre à coucher et d'une petite salle d'eau. L'ensemble est coquet, presque luxueux. Soudain, une forme imposante obscursit la lumière du hublot. Il faut se pencher pour comprendre. Un container, emporté par des griffes suspendues à un cable, poursuit son chemin de déchargement, à quelques mètres seulement de la cabine. Le ballet mécanique est saisissant. Dans la nuit déchirée par les projecteurs, des grues géantes conduites par d'invisibles chefs d'orchestres arrachent les caissons métalliques du ventre du cargo. Avec une précision étonnante, bien que situés à plus de soixante mètres du sol, ces pilotes, reclus dans leur cokpit accroché à des rails, expédient les containers sur des camions garés en contrebas. Dans un bruit assourdissant de sirènes, de moteurs, de treuils et de câbles qui s'entrechoquent, les caisses dansent dans les airs, du bateau au quai, puis, quelques heures plus tard, du quai au navire. A terre, les camions se relaient, dans un manège incessant de va-et-vient. Deux hommes au sol, réduits à de petits points oranges, évoluent autour des caisses devenues, une fois descendues à quai, pas plus grosses qu'une boite d'allumettes. Plus de 1600 containers seront déplacés durant la nuit, pour un spectacle des machines joué presque à huis clos.

Sept heures le lendemain. Le lit tremble. Le bateau bouge. Sur le pont, une nouvelle scène magique a lieu. Le soleil se lève sur le port et les buldings de Singapour. Les amarres viennent d'être larguées. Tiré par de petits remorqueurs, le monstre de métal sort du quai en silence. Au loin, des navires dont la forme se découpe dans les premiers rayons du soleil, mouillent au large de la Cité-Etat. Le bateau part pour la Chine. Trois jours de mer jusqu'à Yantian. Le temps de prendre ses marques sur le navire.

Les journées à bord sont rythmées par les repas. Petit-déjeuner à 7h30, déjeuner à 11h30 et dîner à 17h30. Des horaires un peu militaires calés sur le cycle de travail des marins. L'équipage, composé de vingt-deux personnes et de deux passagers, se divise en deux couleurs: les blancs comme officiers et les noirs comme manoeuvres. Ces derniers sont tous issus de l'île de Kiribati, caillou perdu dans le Pacifique, et dont les représentants sur ce bateau triment pendant un an pour 800 dollars par mois. Avant de rejoindre leur famille pour quelques semaines, destinataire de la plupart de leurs revenus. Les officiers sont allemands et russes, qui alternent entre trois mois de mer et trois mois à terre. Le capitaine, citoyen de l'ex-RDA, est un jovial germanique. Un petit replet dégarni à barbe blanche qui "dit la loi" sur le navire.

A bord, c'est la libre circulation. L'ensemble du bateau est accessible aux passagers. La cabine de pilotage, qui offre une large vue sur le navire et ses 4000 containers, est l'endroit privilégié pour s'enquérir de la position et de la vitesse du cargo, et voir les officiers oeuvrer. Seule la salle des machines, où s'affairent de gros bras dans la chaleur des moteurs et l'odeur de fioul, nécessite une demande préalable.

Mais déjà les côtes chinoises se dessinent au loin. Première escale. Quelques heures de promenade dans Yantian, cité portuaire et industrielle du sud de la Chine. Regards pesants et médusés des habitants, qui ne semblent pas avoir vu d'occidentaux récemment. Balade entre les échoppes exotiques du centre-ville et retour vers le port. Seconde escale à Tokyo, trois jours plus tard, pour une soirée de Shopping sur Ginza Street et quelques bières vite englouties devant des japonais incrédules. Etrange sensation, en effet, de venir de Singapour, d'entrer dans un bar à Tokyo, d'y cogner son verre avec le patron, et de ressortir en direction de Los Angeles.

Car sur le quai, le bateau est déjà prêt, chargé de ses milliers de containers, les cales remplies de nourriture et de fioul, paré pour affronter la traversée du plus vaste océan, le Pacifique. Onze jours de mer, onze jours coupés du Monde, sans téléphone, radio, jounaux, ni internet. Avec l'océan comme unique horizon, le ronronnement des machines comme seul bruit de fond.

Première journée. Nuages gris et bas. Le bateau bouge un peu. La mer n'est plus qu'une eau noire parcourue d'une écume crépitante. L'horizon est proche où se mêlent de façon indistincte le ciel et l'océan. Plus un bateau au loin. Seul le vent s'engouffrant entre les containers accompagne la rumeur des moteurs.

Au troisième jour, la tempête est là. Le navire bouge franchement, son long corps balloté par les flots. La pluie et l'eau de mer viennent cogner sur les vitres. Un vent puissant soufle à l'extérieur. L'habitacle émet des grincements métalliques. Les repas sont silencieux, les regards un peu vitreux. La nausée gagne l'équipage.

Ce soir encore le bateau perd une heure. Dix heures de décalage avec la France, douze heures avec le méridien de Greenwich. Bientôt le navire va vivre un phénomène unique sur la planète, et dont l'instant se savoure au poste de pilotage. Il est 18h10, jeudi 28 avril. Le GPS indique une longitude de plus de 179 degrés. La mer est agitée. Dans quelques minutes, l'équipage va remonter dans le temps. Le cargo avance sur la mer noire, à l'extrémité du Monde. Le ciel est gris, le vent déchaîné. Puis soudain, l'écran vert du GPS affiche 180 degrés. Le bateau a basculé. Il est 18h15. Mais ce n'est plus jeudi 28 avril, mais mercredi 27. Le navire a traversé la ligne de changement de date, qui coupe le Pacifique du nord au sud. Il est revenu 24 heures en arrière. Demain sera, à nouveau, un jeudi 28 avril.

La complicité avec l'équipage s'affermit durant les derniers jours. La parole se libère. Les marins content avec aisance leurs heures de gloire. Puis le silence s'installe. Un homme prend la parole. Il raconte la dernière attaque des pirates, il y a six mois, dans le détroit de Malacca, entre la Malaisie et l'Indonésie. Une vingtaine d'ombres à l'assaut du cargo, à la nuit tombée, montant à l'abordage sur de longs bambous terminés par des crochets. Les hommes d'équipage ont rejeté quelques pirates à la mer, mais plusieurs ont réussi à grimper. Henrich, 3e ingénieur, s'en est tiré avec une coup de couteau dans l'avant-bras. Mais un marin de Kiribati est mort. Chacun se tait quelques instants, puis un homme sort sa guitare.

Au onzième jour, vers six heures du matin, la Californie apparaît. Los Angeles. Il faut dire au revoir à ces hommes bourrus et attachants. Redescendre la passerelle dans la fureur des machines, marcher sur le quai. Redevenir un terrien.

 

Luc Peillon

 

Contacts: C.C.C (Catalina Cargo Conseil), 34 rue Mouffetard, 75 005 Paris. Tél: 01 45 35 49 88. Email: catalina.da.silva@wanadoo.fr. Site: www.cargo-voyages.com

  

Prix: Compter en moyenne cent euros par jour, comprenant la pension complète, l'hébergement, et la traversée. (ex: Singapour-Los Angeles : 1840 euros).

 

Durée: Hamburg - Le Havre - Suez - Colombo - Singapour - Hong Kong - Tokyo - Los Angeles : 42 jours. Singapour - HK - Tokyo - L.A : 19 jours. Tokyo - L.A : 11 jours.

 

Conditions : Visas chinois et américain, assurance rapatriement, bonne santé physique (pas de médecin à bord).

 

 

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